La France produit trop d’électricité, mais ses usines refusent de s’y brancher

Il y a quelque chose d'un peu absurde dans la situation énergétique française de 2026. D'un côté, la France vient d'établir un record historique d'exportations d'électricité, avec plus de 90 térawattheures nets envoyés à ses voisins européens en 2025.

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De l’autre, ses usines continuent de brûler du gaz fossile pour produire de la chaleur, comme si rien n’avait changé depuis vingt ans. C’est précisément ce paradoxe qu’un rapport parlementaire, remis au Premier ministre à la mi-juillet 2026 par le député Raphaël Schellenberger, entend corriger. Avec 29 recommandations concrètes, ce texte pourrait transformer en profondeur la façon dont la France consomme son électricité, et peser directement sur vos factures et sur la compétitivité de l’économie nationale.

37 % d’électrification dans l’industrie : un chiffre qui interpelle

Le point de départ du rapport est aussi simple que frappant. En France, seulement 37 % des usages énergétiques de l’industrie sont aujourd’hui électrifiés. Sur les quelque 210 térawattheures consommés chaque année par le secteur industriel, à peine 15 térawattheures proviennent de l’électricité. Tout le reste repose sur des combustibles fossiles, principalement le gaz naturel, utilisé pour alimenter des fours, des chaudières et des procédés thermiques à haute température.

Ce constat est d’autant plus difficile à accepter que la France dispose désormais d’une électricité abondante, largement décarbonée et relativement compétitive par rapport à ses voisins européens. Le parc nucléaire tourne à plein régime, et les énergies renouvelables ajoutent chaque année plusieurs gigawatts supplémentaires au mix national. Résultat : le réseau produit plus qu’il n’en faut, et les surplus partent à l’étranger plutôt que d’alimenter la réindustrialisation française.

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Le rapport identifie le blocage principal : les technologies d’électrification existent bel et bien. Les pompes à chaleur industrielles, les fours électriques, les chaudières haute performance sont toutes disponibles sur le marché. Ce qui manque, c’est la confiance des industriels dans la durabilité des prix et dans la stabilité du cadre réglementaire. Sans visibilité sur dix ou quinze ans, aucun chef d’entreprise ne consent à investir plusieurs millions d’euros pour remplacer une chaudière à gaz qui fonctionne encore.

Ce que préconisent les 29 recommandations

Le texte s’articule autour de quelques axes structurants. Le premier concerne l’accès au réseau électrique. Aujourd’hui, les industriels qui souhaitent augmenter leur puissance souscrite se heurtent à des délais de raccordement pouvant dépasser trois ou quatre ans dans certaines zones. Le rapport propose de créer une voie prioritaire pour les projets d’électrification industrielle, en particulier pour les PME et ETI qui n’ont pas les ressources pour négocier directement avec les gestionnaires de réseau.

Le deuxième axe porte sur la sécurisation des investissements. Le rapport recommande la mise en place de contrats d’approvisionnement à long terme, adaptés aux besoins des entreprises de taille intermédiaire. L’idée est simple : si un industriel sait qu’il pourra acheter de l’électricité à un prix stable pendant quinze ans, il peut rentabiliser son investissement dans un équipement électrique en toute sérénité.

Troisième chantier identifié : la formation et l’accompagnement des filières. Électrifier une fonderie ou une papeterie ne s’improvise pas. Le rapport appelle à des programmes de soutien technique et financier renforcés, notamment via les aides CEE (certificats d’économies d’énergie), pour que les PME industrielles ne soient pas seules face à la complexité de cette transformation.

Réseaux, datacenters, usines : à qui appartient l’électricité française ?

L’une des questions les plus vives soulevées par le rapport est celle de la hiérarchisation des usages du réseau électrique. En clair : qui doit passer en premier quand les capacités de raccordement sont limitées ? Les datacenters des géants du numérique, dont la demande explose avec l’intelligence artificielle ? Ou les usines françaises qui font travailler des milliers de salariés dans les territoires ?

Le sujet est loin d’être théorique. RTE a déjà réservé près de 18 gigawatts de capacité pour les datacenters en 2026, contre seulement 5 gigawatts fin 2024. Cette montée en puissance crée des tensions avec les industriels traditionnels, qui voient leur raccordement retardé au profit d’infrastructures numériques dont les retombées économiques locales sont jugées parfois moins directes.

Le rapport ne propose pas d’interdire les datacenters, mais de fixer des critères de priorisation transparents, en tenant compte de la valeur ajoutée économique et de l’emploi généré sur le territoire par chaque type de consommateur. Une proposition qui fait déjà débat dans le secteur, mais qui met le doigt sur une vraie tension dans la gestion du réseau national.

Ce que cela changerait concrètement pour les ménages

Si l’industrie française s’électrifie massivement dans les prochaines années, les effets ne seront pas limités aux seules usines. Une demande intérieure plus forte permettrait d’absorber les surplus de production solaire et éolienne, qui provoquent régulièrement des épisodes de prix négatifs sur le marché. Moins de surplus exportés à perte, c’est potentiellement des charges de service public moins lourdes à terme, et une pression moindre sur les factures des ménages.

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L’enjeu est aussi géopolitique. Une France qui électrifie son industrie réduit durablement sa dépendance au gaz naturel importé, soumis aux aléas des marchés internationaux et des crises géopolitiques. Chaque fois que les cours du gaz s’envolent, les entreprises encore fossiles-dépendantes voient leurs coûts bondir, ce qui se répercute tôt ou tard sur les prix à la consommation.

La transition industrielle vers l’électricité crée enfin des débouchés directs pour les filières renouvelables. Davantage de consommation industrielle, c’est davantage de contrats d’achat d’électricité verte, ce qui sécurise le financement de nouveaux parcs solaires et éoliens. C’est précisément ce cercle vertueux que le rapport Schellenberger cherche à enclencher, avec l’ambition de faire de l’électricité décarbonée un véritable avantage compétitif pour l’industrie française dans la décennie qui s’ouvre.


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