Canicule : le nucléaire français a déjà perdu 8,7 % de sa puissance

Présenté comme un rempart face au changement climatique, le nucléaire français n'échappe pourtant pas à ses effets. Lors de l'épisode caniculaire de fin juin, EDF a dû arrêter trois réacteurs et réduire la puissance de quatre autres, faute de pouvoir respecter les seuils réglementaires de température des cours d'eau utilisés pour le refroidissement. Un phénomène amené à s'aggraver dans les prochaines décennies.

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Vanté comme l’un des piliers de la décarbonation électrique, le parc nucléaire français n’est pourtant pas à l’abri des vagues de chaleur. Alors qu’une nouvelle canicule touche actuellement la France, EDF a dressé le bilan de l’épisode de fin juin : trois réacteurs ont été arrêtés, à Golfech, Bugey et Nogent-sur-Seine, et quatre autres ont vu leur puissance réduite. Au total, ces mesures ont entraîné une perte temporaire de 5,5 gigawatts (GW), soit 8,7 % de la puissance nucléaire installée en France. L’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) a reconnu, fin juin, que les épisodes de canicule et de sécheresse pesaient significativement sur le fonctionnement des centrales.

Un besoin d’eau incompressible pour refroidir les réacteurs

À l’origine de ces arrêts, une contrainte physique incontournable : les centrales doivent en permanence refroidir leurs réacteurs, ce qui suppose de prélever de grandes quantités d’eau dans les fleuves ou en mer. Deux configurations coexistent. Les centrales en circuit fermé, équipées de tours aéroréfrigérantes, prélèvent environ 2 m³ d’eau par seconde et en évacuent une large part sous forme de vapeur. Les centrales en circuit ouvert, elles, pompent entre 40 et 60 m³ par seconde avant de restituer une eau réchauffée de quelques degrés au milieu naturel.

Ce second système équipe 27 des 57 réacteurs du parc français, dont douze installés en bord de fleuve, au Blayais, à Saint-Alban, au Tricastin et au Bugey. Le cas de Golfech reste particulier : la centrale dispose bien de tours aéroréfrigérantes, mais rejette ses eaux de purge dans la Garonne.

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Depuis la canicule de 2006, l’administration impose des limites d’échauffement propres à chaque site, définies selon leurs caractéristiques environnementales, notamment la présence d’espèces protégées. Ainsi, un réchauffement d’à peine 1 °C entre l’amont et l’aval est toléré à Dampierre, Belleville et Chinon, sur la Loire, contre jusqu’à 6 °C au Tricastin, dans la Drôme. Au-delà de ces seuils, EDF doit réduire, voire stopper, la production. Des dérogations existent lorsque RTE juge l’approvisionnement électrique menacé, mais aucune n’a été sollicitée lors de l’épisode de juin : RTE a néanmoins demandé à EDF de maintenir en fonctionnement au moins dix réacteurs le 27 juin, dans des conditions environnementales jugées un peu plus permissives par l’ASNR.

Des pertes encore limitées mais amenées à s’accentuer

Pour l’instant, l’effet cumulé de la chaleur sur la production nucléaire reste contenu : il représente en moyenne 0,3 % de la production annuelle. Mais selon les projections d’EDF, cette part pourrait grimper à 1,4 % vers 2035, puis à 1,5 % à l’horizon 2050, en l’absence de nouvelles mesures d’adaptation. L’ironie de la situation n’échappe à personne : ces pertes sont en partie compensées par un recours accru au gaz, principal responsable du réchauffement climatique à l’origine du problème. Des centrales à gaz ont d’ailleurs été remises en service la semaine du bilan, pour répondre à une demande d’électricité gonflée par l’usage massif de la climatisation.

L’actualité de ce début juillet confirme cette tendance structurelle. Selon plusieurs médias, l’épisode caniculaire s’est prolongé au-delà de fin juin, avec de nouveaux arrêts de réacteurs à Nogent-sur-Seine et au Bugey, et EDF a averti que l’électricien exploite 57 réacteurs nucléaires soumis à une réglementation imposant de réduire ou d’arrêter la production dès que certains seuils de température sont franchis. Un rapport publié début juillet évoque même que l’ensemble des centrales susceptibles de réduire leur production représentait autour de 17 GW, soit environ 27 % du parc installé, avec une tension notable sur les prix de gros de l’électricité, remontés autour de 110 euros le mégawattheure sur la semaine concernée. Ce chiffre reste toutefois propre à cette source et mérite d’être recoupé avec les données officielles de RTE avant toute généralisation.

Le partage de l’eau, enjeu croissant entre usages concurrents

Au-delà de la seule question énergétique, le partage de la ressource en eau devient un sujet de plus en plus sensible. 60 % des prélèvements d’eau en France servent au refroidissement des centrales nucléaires, contre 19 % pour l’eau potable. La majeure partie de cette eau est certes restituée aux milieux naturels, mais les canicules réduisent simultanément le débit des fleuves, augmentent leur température et font grimper les besoins concurrents, notamment pour l’irrigation, les data centers et l’industrie.

Se posent alors des arbitrages délicats : faut-il retenir davantage d’eau dans un barrage pour soutenir un fleuve alimentant une centrale, ou la réserver à l’agriculture ? La question devient encore plus sensible sur les fleuves partagés avec des pays voisins, à l’image de Chooz sur la Meuse, avec la Belgique, ou de Cattenom sur la Moselle, avec le Luxembourg et l’Allemagne. Un débit trop faible peut également compliquer la dilution des effluents liquides rejetés par les réacteurs, contraignant EDF à les stocker temporairement dans des réservoirs.

La chaleur, un risque aussi pour les installations et pour les salariés

Les bâtiments nucléaires, très confinés pour des raisons de radioprotection, sont naturellement soumis à des températures élevées. Or les équipements sont conçus pour fonctionner dans une plage de température définie, ce qui expose le parc à un risque de défaillance matérielle en cas de chaleur extrême. Pendant la canicule d’août 2003, à Fessenheim, EDF avait dû arroser en continu les façades les plus exposées au soleil pour éviter que la température intérieure des bâtiments réacteurs n’atteigne la limite réglementaire de 50 °C. L’ASNR se veut néanmoins rassurante, rappelant que les installations sont dimensionnées selon des températures extérieures maximales adaptées à chaque site, plus élevées dans le sud de la France.

La santé des salariés constitue un autre enjeu, moins visible mais tout aussi réel. Les équipes doivent conserver leur pleine capacité de décision, y compris lorsque la chaleur perturbe le sommeil et les fonctions cognitives. EDF travaille depuis deux ans avec le Human Adaptation Institute, spécialiste de l’adaptation humaine aux crises climatiques, pour outiller ses équipes sur la détection des signaux de fatigue liée à la chaleur chez leurs collègues.

Des investissements d’adaptation en constante augmentation

Depuis le premier rapport du Giec, en 1990, EDF étudie les effets du changement climatique sur ses installations. Les plans d’adaptation se sont ensuite succédé : plan aléas climatiques en 2003, stratégie d’adaptation en 2010, service climatique en 2014, puis programme Adapt en 2021, qui mobilise aujourd’hui 2 000 chercheurs. Sur le terrain, l’électricien renforce progressivement ses systèmes de ventilation et de climatisation, ajoute des groupes froids dans les locaux sensibles et rénove ses tours aéroréfrigérantes.

Selon la Cour des comptes, ces travaux d’adaptation ont déjà représenté environ 960 millions d’euros entre 2006 et 2021, auxquels s’ajoutent 600 millions d’euros programmés entre 2022 et 2038. Les magistrats regrettent toutefois qu’EDF ne dispose toujours pas d’une estimation complète du coût global du changement climatique pour le parc nucléaire.

Les futurs réacteurs EPR2 intègrent cette contrainte dès leur conception. EDF indique avoir pris en compte les projections climatiques à l’horizon 2100 issues du dernier rapport du Giec. Au Bugey, les futurs EPR2 seront ainsi équipés d’un dispositif spécifique permettant de limiter l’échauffement des eaux de purge, sur le modèle de la centrale de Civaux. Cette approche est toutefois contestée par certaines associations environnementales, qui estiment que le dossier des EPR2 s’appuie encore partiellement sur des scénarios climatiques datés et ne fournit pas d’analyse de risque suffisamment transparente.

Un risque à long terme qui dépasse la seule canicule

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Le changement climatique ne se limite pas aux pics de chaleur. Une étude publiée en 2024 par une organisation environnementale, réalisée avec l’appui de scientifiques et d’un cabinet de cartographie, s’est penchée sur la centrale de Gravelines : d’ici à 2100, lors des grandes marées, le site pourrait se retrouver entouré d’eau, selon cette projection qui reste à ce stade prospective et non actée par EDF.

D’autres aléas climatiques pèsent également sur la sûreté du parc. Dans la nuit du 8 au 9 janvier, lors de la tempête Goretti, deux réacteurs de Flamanville, dont le nouvel EPR, avaient été arrêtés après des dommages sur la ligne électrique à 400 000 volts reliant la centrale au réseau national.


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