EDF aurait truqué la facture du nouveau nucléaire, et c’est l’Europe qui tranchera

Le chiffre qui sert de socle à toute la relance nucléaire française tiendrait, selon ses détracteurs, sur du sable. Au moment où la France s'apprête à engager des dizaines de milliards d'euros dans la construction de six réacteurs EPR2, une association d'experts vient déposer un pavé dans la mare bruxelloise. Son message tient en une phrase : le coût affiché du futur nucléaire ne reflète pas la réalité, et le contribuable paiera la différence. Derrière la polémique technique se cache un enjeu démocratique majeur, celui de savoir si le choix énergétique du pays repose sur des chiffres sincères.

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En résumé :

  • L’association Énergies renouvelables pour tous, épaulée par l’économiste Alain Grandjean (cabinet Carbone 4), a remis un dossier à la Commission européenne le 7 juin dans le cadre de la consultation publique sur l’aide d’État au programme EPR2.
  • Son accusation centrale : EDF sous-estimerait le coût de production réel du futur nucléaire, qui deviendrait alors bien plus cher que l’éolien ou le solaire.
  • Le devis officiel des six réacteurs a déjà bondi à 72,8 milliards d’euros, soit 40 % de plus que l’estimation de départ.
  • Une fois le coût du prêt à taux zéro intégré, le prix garanti de l’électricité passerait de 100 €/MWh à une fourchette de 156 à 186 €/MWh.
  • Bruxelles a ouvert une enquête approfondie sur ce montage financier, dont l’issue conditionne la décision finale d’investissement, attendue fin 2026.

Une association qui porte le fer jusqu’à Bruxelles

L’association Énergies renouvelables pour tous réunit des scientifiques, des ingénieurs, des économistes et des juristes spécialisés dans la transition énergétique. Présidée par Stéphane His, elle s’est fait une spécialité de décortiquer les montages financiers du programme nucléaire français pour en révéler les angles morts. Cette fois, elle a frappé fort en s’associant à Alain Grandjean, associé du cabinet Carbone 4 et figure reconnue de l’économie du climat, ancien membre du Haut Conseil pour le climat.

Le 7 juin, l’association a remis un dossier complet à la Commission européenne, dans le cadre de la consultation ouverte aux tiers sur l’aide d’État que la France souhaite accorder à EDF. Cette procédure n’a rien d’anecdotique. Toute partie intéressée peut y déposer ses observations, et celles-ci nourrissent l’analyse des services de la concurrence. En clair, l’association cherche à peser directement sur la décision européenne qui validera, ou non, le financement public des EPR2.

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Le vrai reproche : un coût de production minoré

Le cœur de l’argumentaire est limpide. EDF présenterait un coût de production du nouveau nucléaire artificiellement bas, en laissant dans l’ombre une partie des dépenses qui pèseront in fine sur la collectivité. Une fois ces coûts cachés réintégrés, le nucléaire perdrait son avantage tarifaire supposé face aux énergies renouvelables, présentées par l’association comme moins chères, plus rapides à déployer et moins risquées.

Le raisonnement s’appuie sur un mécanisme financier central : le prêt à taux zéro que l’État envisage d’accorder à EDF pour couvrir jusqu’à 60 % du coût de construction. Présenté comme « gratuit », ce prêt représente en réalité une subvention publique massive. Selon les calculs de l’association, son coût pour l’État oscille entre 60 et 125 milliards d’euros sur 40 ans en valeur non actualisée. Une somme qui ne figure nulle part dans le prix officiel de l’électricité produite.

De 100 à 186 euros le mégawattheure : le tour de passe-passe

C’est là que la démonstration devient parlante. Le montage repose sur un contrat pour différence (CFD), ce mécanisme qui garantit à EDF un prix de vente plancher pendant quarante ans, l’État comblant l’écart quand le marché passe en dessous. Le prix garanti annoncé tourne autour de 100 €/MWh.

Sauf qu’en réintégrant le coût réel du financement public, l’addition grimpe nettement. L’association aboutit à une fourchette comprise entre 156 et 186 €/MWh selon les scénarios retenus. À titre de comparaison, les contrats des renouvelables s’établissent dans une fourchette de 45 à 90 €/MWh, soit souvent moins de la moitié. L’écart de prix expliquerait, selon les experts, un manque à gagner de 93 milliards d’euros sur 40 ans pour l’État, par rapport à un scénario qui aurait privilégié l’éolien et le solaire.

À ce socle s’ajoutent encore des dépenses connexes considérables, rarement évoquées dans le débat : la construction d’une nouvelle usine de retraitement équivalente à celle de La Hague, et le centre d’enfouissement des déchets de Bure, estimé à lui seul entre 25 et 35 milliards d’euros pour une gestion qui se compte en centaines de milliers d’années.

Un devis qui a déjà explosé de 40 %

L’accusation de sous-estimation trouve un écho troublant dans les faits récents. Le devis officiel des six réacteurs EPR2 n’a cessé d’enfler. Annoncé à 51,7 milliards d’euros en 2022 lors du lancement du programme par Emmanuel Macron, il a été réévalué fin 2023, puis porté à 72,8 milliards d’euros fin 2025. Soit une hausse de 40 % en trois ans, avant même le premier coup de pioche définitif.

Dans le même mouvement, le calendrier a glissé. La mise en service du premier réacteur, à Penly, est désormais repoussée à 2038, contre 2035 initialement prévu. Cet historique de dérive des coûts, caractéristique de la filière, nourrit la méfiance de l’association : si le devis grimpe déjà autant sur le papier, quelle confiance accorder au coût de production final présenté par l’exploitant ?

Bruxelles, arbitre d’une décision à plusieurs dizaines de milliards

Le timing du dossier n’est pas un hasard. Fin mars 2026, la Commission européenne a ouvert une enquête approfondie sur les aides d’État envisagées par la France. Bruxelles examine deux instruments sous le microscope : le prêt bonifié couvrant jusqu’à 60 % du projet, et le contrat pour différence sur quarante ans. La France s’inspire du modèle du réacteur tchèque de Dukovany, financé par un prêt étatique à taux zéro et déjà validé par la Commission.

À ce stade, l’exécutif européen reconnaît la contribution potentielle du projet à la sécurité d’approvisionnement et à la décarbonation. Mais le nucléaire reste un sujet clivant au sein de l’Union, qui privilégie historiquement les renouvelables pour réduire sa dépendance aux fossiles. La France, de son côté, martèle qu’une décision finale d’investissement doit intervenir d’ici fin 2026. C’est dans cette fenêtre étroite que l’association espère faire entendre sa voix.

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Au-delà de la bataille de chiffres, l’enjeu soulevé touche à la transparence du débat énergétique. L’association rappelle que la France s’engage dans un programme nucléaire d’une ampleur inédite depuis les années 1970, sans loi de programmation énergie-climat votée et avec un chiffrage que plusieurs voix jugent incomplet. Greenpeace, de son côté, évalue le coût global de la relance entre 380 et 650 milliards d’euros d’ici 2050.

La question de fond reste posée : à puissance et à objectif climatique comparables, quel mix coûte le moins cher au pays et à ses habitants ? Pour l’association Énergies renouvelables pour tous, la réponse penche clairement du côté des renouvelables, à condition que tous les coûts soient mis sur la table. La décision de la Commission européenne, attendue dans les prochains mois, dira si cet argument a pesé, ou si la relance nucléaire « quoi qu’il en coûte » suivra son cours.


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