Malgré 44 000 signatures et l’opposition des élus, l’État avance sur sa ligne électrique en Camargue

En Camargue, 180 pylônes de 60 mètres doivent s'élever sur 65 kilomètres pour alimenter la zone industrielle de Fos-sur-Mer. L'État vient de lever une étape environnementale pour accélérer ce chantier à 400 millions d'euros, malgré l'opposition des élus locaux, de 15 associations et d'une pétition signée par plus de 44 000 personnes. Un projet en partie financé par la facture d'électricité de tous les Français.

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Si vous habitez, exploitez une terre agricole ou possédez une résidence secondaire entre le Gard et les Bouches-du-Rhône, un chantier de grande ampleur va bientôt redessiner le paysage sous vos fenêtres. Un arrêté publié le 16 juillet 2026 vient de lever une étape environnementale qui freinait jusque-là le projet de ligne électrique à très haute tension censée traverser la Camargue pour rejoindre Fos-sur-Mer. Cette décision ne clôt pas le débat, elle l’accélère, et elle intervient alors que 39 élus locaux de tous bords et 15 associations de protection de la nature réclamaient l’abandon pur et simple du tracé.

Une décision qui accélère un chantier vieux de plus de deux ans

Le projet ne date pas d’hier. Dès février 2024, RTE, le gestionnaire du réseau public de transport d’électricité, engageait une première concertation publique sur le tracé d’une nouvelle ligne destinée à sécuriser l’alimentation électrique de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, que RTE qualifie lui-même de « péninsule énergétique » faute de production locale suffisante. Après un débat public organisé par la Commission nationale du débat public entre avril et juillet 2025, puis une réponse de l’État jugée par les opposants comme un véritable coup de force le 18 décembre 2025, RTE a déposé en mai 2026 son dossier de déclaration d’utilité publique.

C’est dans ce contexte que l’arrêté du 16 juillet 2026 intervient. Il s’appuie sur la loi d’accélération de la production d’énergies renouvelables, votée en 2023, qui permet à l’État d’exempter certains ouvrages électriques d’évaluation environnementale lorsqu’ils concourent aux objectifs de décarbonation du pays. Selon l’exécutif, cette exemption doit permettre de gagner neuf mois sur le calendrier et de mettre les premières installations en service dès janvier 2029, soit un an avant l’échéance de 2030 évoquée plus tôt cette année par certains responsables de RTE. Cette étape ne vaut cependant pas autorisation finale : l’enquête publique préalable à la déclaration d’utilité publique reste prévue à l’automne 2026, et les autorisations définitives ne sont attendues qu’en 2027 et 2028.

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Une ligne pour décarboner l’un des sites industriels les plus polluants de France

Concrètement, le projet consiste en la création de deux lignes aériennes, l’une à 400 000 volts et l’autre à 250 000 volts, reliant le poste de Jonquières-Saint-Vincent, dans le Gard, à celui de Feuillane, à Fos-sur-Mer. Sur 65 kilomètres, 180 pylônes de 60 mètres de haut doivent être installés, traversant dix communes des deux départements. L’objectif affiché par l’État est de décarboner l’une des zones industrielles les plus émettrices de gaz à effet de serre en France, en apportant l’électricité nécessaire à la réindustrialisation du bassin de Fos, à l’électrification des usages portuaires et à l’installation annoncée de projets de production d’hydrogène bas carbone.

Le besoin électrique supplémentaire de la zone est présenté par RTE comme équivalent à la consommation actuelle de l’ensemble de la région PACA, une région qui ne dispose d’aucune centrale nucléaire et importe l’essentiel de son électricité par deux lignes à 400 000 volts construites dans les années 1970 et 1980, aujourd’hui jugées insuffisantes face à la demande croissante liée aux data centers, aux pompes à chaleur et aux véhicules électriques.

Camargue, Crau et Terre d’Argence, un tracé au cœur d’espaces protégés

C’est justement le tracé retenu qui cristallise l’opposition. Il traverse le Parc naturel régional de Camargue, la Réserve naturelle nationale des Coussouls de Crau et plusieurs zones Natura 2000, selon un avis rendu par la direction régionale de l’environnement d’Occitanie dès novembre 2025. La Camargue abrite la plus grande zone humide de France métropolitaine et sert de refuge à des centaines d’espèces d’oiseaux, dont certaines menacées. Le président de la Ligue pour la protection des oiseaux a d’ailleurs alerté sur le fait que « les populations d’oiseaux se sont effondrées » dans ce type d’écosystème soumis à des infrastructures aériennes de grande hauteur.

Le collectif local Stop THT 13/30 a porté sa contestation jusqu’au niveau européen : il a déposé plainte en janvier 2026 auprès du Comité de Berne, l’instance chargée de la conservation de la vie sauvage en Europe, qui a depuis ouvert une procédure demandant à l’État français de justifier son projet avant la fin de l’année.

Élus, associations et riverains, une mobilisation qui ne faiblit pas

La contestation dépasse largement les seules associations environnementales. Le 18 juin 2026, jour anniversaire de l’appel du 18 juin, 39 élus locaux de toutes tendances politiques se sont rassemblés à Arles, chez une agricultrice directement concernée par le tracé, pour réclamer l’abandon du projet tel que présenté par RTE. Patrick de Carolis, le maire d’Arles et président de la communauté d’agglomération ACCM, a résumé cette inquiétude en des termes sans ambiguïté : « on souhaite balafrer notre Camargue ».

L’édile ne conteste pas le besoin de renforcer l’alimentation électrique du territoire, mais demande à l’État de réévaluer les besoins réels de la zone de Fos, alors que certains projets industriels annoncés, comme celui de l’entreprise Carbon et ses 3 000 emplois prévus, ont depuis été abandonnés. Il réclame surtout une étude sérieuse des solutions alternatives, notamment un enfouissement partiel des lignes sous les digues du Rhône ou sous la mer. En juin 2026, quinze organisations de protection de la nature et gestionnaires d’espaces protégés ont interpellé l’État pour demander l’abandon du projet, et une pétition en ligne a recueilli plus de 44 000 signatures.

Ligne aérienne ou enterrée, un débat qui se joue sur les coûts

L’argument technique et financier reste au cœur de l’opposition entre RTE et les collectifs locaux. Le tableau ci-dessous résume les positions de chaque partie, telles qu’elles ressortent des prises de parole publiques.

CritèrePosition de RTE et de l’ÉtatPosition des opposants
Coût de la ligne aérienneEstimé à 400 millions d’eurosNon contesté sur ce point
Coût d’un enfouissement partiel8 à 10 fois plus cher, selon RTEChiffre jugé surévalué par les opposants
Emprise au solUne ligne aérienne limite l’artificialisation aux pieds des pylônesRTE reconnaît que l’enfouissement représenterait plus de 36 hectares d’artificialisation
Solution proposée par les opposantsJugée non prioritaire par RTE à ce stadePassage par le lit du Rhône et solution sous-marine, jugés viables lors d’une réunion publique du 2 juin 2026

Le débat illustre une tension classique des grands projets d’infrastructure énergétique en France : la solution la moins coûteuse et la plus rapide à construire n’est pas toujours celle qui préserve le mieux les paysages et les milieux naturels, un arbitrage que les riverains d’autres lignes à haute tension, dans l’Isère, le Lot ou la vallée de l’Agly, ont déjà connu par le passé.

Ce que ce chantier représente sur votre facture d’électricité

Voici l’angle que peu d’articles sur ce dossier mettent en avant : ce type de projet ne concerne pas seulement les riverains directement traversés par le tracé. Les investissements de RTE sont financés presque exclusivement par le TURPE, le tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité, une redevance payée par l’ensemble des consommateurs d’électricité et qui représente aujourd’hui environ 30 % de la facture d’un ménage français. RTE a chiffré à environ 100 milliards d’euros ses besoins d’investissement sur la période 2025 à 2040, soit un triplement par rapport aux niveaux historiques, pour répondre à l’électrification massive des usages et au raccordement des nouvelles capacités renouvelables.

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Une partie de ce chantier spécifique devrait être financée directement par les industriels raccordés à la nouvelle ligne, une pratique déjà utilisée par la Commission de régulation de l’énergie pour alléger la facture des autres utilisateurs du réseau. Mais le reste du financement s’inscrit dans la trajectoire globale du TURPE, dont la composante transport (TURPE HTB) doit encore augmenter de 3,34 % au 1ᵉʳ août 2026. Autrement dit, même si vous ne verrez jamais un pylône depuis votre jardin, ce type de chantier fait partie des investissements qui expliquent, en partie, la hausse progressive de la part réseau sur votre facture d’électricité.

Les prochaines étapes avant la mise en service

Le calendrier officiel prévoit une enquête publique à l’automne 2026, avant l’obtention des autorisations de déclaration d’utilité publique et des dérogations liées aux espèces protégées, attendues entre 2027 et 2028. Le début des travaux est envisagé pour 2028, pour une mise en service annoncée par l’État dès janvier 2029 sur le fondement du gain de calendrier permis par l’arrêté du 16 juillet. Le collectif Stop THT et les élus locaux, eux, entendent poursuivre leur mobilisation à chaque étape de la procédure, y compris devant les instances européennes.


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