9 000 milliards de dollars en dix ans : une ardoise climatique qui ne cesse de grossir
Depuis la signature de l’Accord de Paris fin 2015, par lequel près de 200 pays s’engageaient à contenir le réchauffement climatique à 1,5°C, les 65 plus grandes banques du monde ont cumulé près de 9 000 milliards de dollars de financements aux énergies fossiles sur la décennie. C’est le constat central du rapport Banking on Climate Chaos 2026, co-signé par huit ONG dont Oil Change International et Reclaim Finance.
En 2025 seul, ce chiffre atteint 906 milliards de dollars, avec une progression particulièrement préoccupante du volet dédié à l’expansion du secteur, c’est-à-dire à la création de nouvelles capacités de production pétrolière, gazière et charbonnière. Ce poste a bondi de 27% par rapport à 2024 et représente désormais plus de la moitié du total investi. Or l’Agence internationale de l’énergie l’a écrit noir sur blanc dès 2021 : pour rester dans les clous climatiques, aucun nouveau projet fossile ne devrait voir le jour. Chaque dollar engagé dans un nouveau puits ou un nouveau pipeline prolonge mécaniquement les émissions de CO2 pour des décennies. C’est ce que le rapport résume d’une formule sans détour : le financement de l’expansion verrouille les émissions futures.
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Au sommet du classement mondial, les banques américaines écrasent la concurrence. JPMorgan Chase occupe la première place, suivie de Bank of America. Citigroup, Wells Fargo, Morgan Stanley et Goldman Sachs complètent le tableau. Une douzaine de banques concentrent à elles seules 40% de l’ensemble des investissements fossiles recensés dans le monde.
La France en 6e position mondiale : ce que révèle l’infographie des financements par nationalité

La carte de répartition géographique des financements fossiles selon la nationalité des banques, publiée dans le rapport, parle d’elle-même. L’Amérique du Nord domine avec 44,1% du total mondial, portée par les États-Unis à 32,2% et le Canada à 11,8%. L’Asie suit de près avec 34,8%, tirée par la Chine (15,6%) et le Japon (10,7%). L’Europe représente 18,3% du global, avec le Royaume-Uni en tête à 5,8%.
La France, avec une part de 3,2%, se hisse en sixième position mondiale. Ce chiffre pourrait sembler modeste au regard des blocs dominants, mais il prend une tout autre signification dans son contexte : la France a officiellement cessé d’exploiter ses hydrocarbures sur son territoire et planifié leur abandon progressif d’ici 2050. Pourtant, ses banques continuent de financer activement l’expansion fossile à l’étranger. Le pays se retrouve ainsi devant les Émirats arabes unis (1,8%) ou l’Arabie saoudite dans ce palmarès peu enviable, deux États pourtant producteurs nets de pétrole. Difficile d’afficher une ambition climatique crédible tout en maintenant ce positionnement.
Le classement des banques françaises : qui finance quoi en 2025
L’infographie dédiée aux établissements français est sans ambiguïté. Société Générale prend la tête du classement avec 11,3 milliards de dollars versés au secteur fossile en 2025, devançant de peu Crédit Agricole (11 milliards) et BNP Paribas (10 milliards). Le Groupe BPCE complète ce tableau avec 7,2 milliards. Crédit Mutuel affiche un montant bien plus contenu avec 144 millions. Et tout en bas du graphique, un chiffre qui tranche radicalement avec les autres : La Banque Postale, à zéro.
Ces quatre grandes banques représentent à elles seules 39,5 milliards de dollars engagés dans les fossiles sur l’année 2025. Pour mettre ce chiffre en perspective, c’est plus que le plan d’investissement annuel de l’État français dans la transition énergétique. La plupart des établissements ont néanmoins réduit leurs expositions par rapport à 2024, à une exception notable près.
Société Générale : comment elle a pris la tête du classement
La Société Générale ne s’est pas contentée de dépasser BNP Paribas. Elle a aussi considérablement intensifié la nature de ses engagements. Ses financements à la production pétrolière et gazière ont progressé de 29% en un an, et ses soutiens aux centrales à gaz et aux infrastructures de transport comme les pipelines ont littéralement doublé. La banque est par ailleurs devenue en 2025 le premier soutien bancaire de TotalEnergies, consolidant ainsi une relation financière qui va à contre-courant des objectifs climatiques européens.
Cette progression contraste fortement avec la tendance générale de ses homologues françaises, qui ont globalement réduit leurs expositions au secteur. Elle soulève une question que les actionnaires et les clients de la banque sont en droit de poser directement : à l’heure où les bilans annuels regorgent d’engagements RSE et d’objectifs « net zéro », comment justifie-t-on une trajectoire fossile aussi clairement ascendante ?
TotalEnergies, 5e emprunteur fossile mondial : le grand écart à la française
TotalEnergies concentre les contradictions françaises en un seul bilan. En 2025, le groupe a levé près de 17 milliards de dollars auprès de ses partenaires bancaires, soit quasiment le double du montant emprunté l’année précédente. Ce bond exceptionnel le propulse au rang de cinquième plus grand emprunteur fossile de la planète.
Cette explosion est directement liée à l’accélération de plusieurs projets controversés, dont le pipeline EACOP (East African Crude Oil Pipeline), actuellement en construction entre l’Ouganda et la Tanzanie sur près de 1 500 kilomètres. Cet ouvrage est régulièrement ciblé par des ONG environnementales et des communautés locales pour ses impacts sur des écosystèmes fragiles et des populations rurales installées sur son tracé. Il incarne à lui seul la tension entre la stratégie d’expansion des majors pétrolières et l’impératif de décarbonation mondiale auquel ces mêmes entreprises disent souscrire.
La Banque Postale : la preuve que c’est possible
Au milieu d’un tableau peu glorieux, La Banque Postale fait figure d’exception absolue. Pour la première fois de son histoire, elle n’a accordé en 2025 aucun financement au secteur des énergies fossiles. Ce résultat n’est pas le fruit du hasard : dès 2021, l’établissement avait formalisé un plan de sortie total du pétrole, du gaz et du charbon d’ici 2030, assorti d’un cap de neutralité carbone en 2040.
Cet engagement, longtemps perçu comme une déclaration d’intention théorique, est désormais une réalité chiffrable : zéro dollar, zéro euro, zéro financement. Ce n’est pas un geste symbolique, c’est une démonstration concrète de faisabilité. Si une banque grand public peut opérer cette transition sans disparaître ni perdre sa compétitivité, d’autres peuvent le faire aussi. Ce qui manque, visiblement, ce n’est pas la capacité, c’est la volonté.
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Ces chiffres ne surprennent personne qui suit le secteur de près, et c’est peut-être là le plus accablant. Chaque année, le rapport Banking on Climate Chaos sort avec des conclusions similaires, et chaque année les montants investis dans les fossiles progressent. Ce qui retient particulièrement l’attention cette fois, c’est la hausse de 27% des financements à l’expansion : ce n’est pas le signe d’un secteur qui se rétrécit lentement, c’est celui d’un secteur qui accélère de manière délibérée, au mépris de tout ce que l’Accord de Paris implique.
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L’exemple de La Banque Postale est précieux précisément parce qu’il coupe court à l’argument de l’impossibilité. Un établissement de taille réelle, avec des millions de clients, a décidé de sortir du système fossile et y est parvenu. Pendant ce temps, Société Générale double ses engagements dans les pipelines. Ces deux réalités coexistent en 2025 dans le même pays, avec la même réglementation, face aux mêmes marchés.
Pour les particuliers, les entreprises et les collectivités soucieux de cohérence entre leurs valeurs et l’usage de leur argent, ces données constituent un argument concret pour interpeller leur établissement bancaire, explorer les alternatives disponibles et, si nécessaire, prendre une décision en conséquence. À l’heure où le risque climatique est reconnu comme un risque financier à part entière par les régulateurs eux-mêmes, il est plus que légitime d’exiger de sa banque une cohérence entre ses déclarations et ses actes.

