Vent, soleil, eau et géothermie : les leçons de la trajectoire énergétique au Kenya

Pendant que les économies occidentales ajustent le rythme de leur transition, le Kenya déploie une stratégie d'approvisionnement électrique singulière. Porté par un mix énergétique global décarboné à 91 %, ce pays d'Afrique de l'Est mobilise les ressources naturelles de son territoire. Avec des émissions de CO2 liées à l'énergie mesurées à 18 millions de tonnes en 2023, soit environ 0,05 % du total mondial, cette expérience offre un éclairage concret sur la valorisation des ressources renouvelables à travers un modèle adapté aux réalités locales.

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Résumé :

  • Un mix décarboné à 91 % : Une configuration nationale qui s’appuie sur la géothermie comme énergie de base, complétée par l’hydroélectricité, l’éolien et le solaire.
  • L’apport d’une source renouvelable continue : En complément des sources renouvelables variables, la géothermie de la vallée du Rift fournit une électricité stable, puisée à plus de deux kilomètres de profondeur.
  • Le défi des infrastructures de réseau : L’enjeu de la trajectoire kényane s’articule aujourd’hui autour de l’extension matérielle des lignes de distribution pour raccorder les zones rurales isolées.
  • Une approche centrée sur les ressources locales : Ce cas met en relief l’intérêt de structurer la transition en fonction des caractéristiques géologiques spécifiques d’un territoire, excluant l’application mécanique d’un schéma unique.

L’analyse des dynamiques énergétiques se concentre fréquemment sur les choix technologiques des grandes puissances industrielles. Pourtant, l’observation de trajectoires développées dans d’autres régions géographiques apporte des éléments de compréhension utiles sur la diversification des sources d’énergie. Les données publiées par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) indiquent qu’au Kenya, l’intensité énergétique de l’économie a diminué de 23 % sur les deux dernières décennies, tandis que la consommation d’électricité par habitant progressait de 74 % entre 2000 et 2023.

Pour analyser cette trajectoire, deux indicateurs statistiques complémentaires s’avèrent nécessaires. D’un côté, le mix énergétique global du pays est décarboné à 91 %. De l’autre, si l’on isole la seule production d’électricité, l’AIE évalue la part des sources renouvelables à près de 90 % (89,7 %) pour l’année 2023. L’organisation de ce réseau montre comment une ressource de base stable peut s’associer à des énergies complémentaires variables.

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La géothermie d’Olkaria : le socle stable qui structure le mix électrique

Situé au cœur de la vallée du Rift, le site d’Olkaria matérialise l’orientation technique choisie par le pays. Exploité depuis plus de quarante ans, ce champ géothermique est installé au pied d’un volcan, à proximité du lac Naivasha. L’infrastructure puise l’énergie à plus de deux kilomètres de profondeur sous terre, là où les sources d’eau surchauffées par l’activité thermique du sous-sol permettent la production d’électricité.

« Quand je vois ces fumerolles, je sais qu’il y a une source de chaleur en profondeur », explique Anna Mwangi, géophysicienne pour KenGen, l’entreprise publique d’électricité. Ces colonnes de vapeur visibles en surface constituent des indicateurs naturels de l’activité thermique souterraine, signalant le potentiel énergétique exploitable en profondeur.

Cette ressource présente une caractéristique spécifique sur le plan de l’équilibre des flux : elle fournit de l’électricité en continu. Moins exposée aux variations météorologiques journalières que d’autres technologies renouvelables, la géothermie occupe la fonction d’énergie de base dans la configuration kényane, assurant une fourniture continue au sein du mix électrique national.

Hydraulique, éolien et solaire : l’équation de la diversification

Au-delà de ce pivot géothermique, le réseau intègre l’eau, le vent et le soleil. Ces différentes sources renouvelables sont associées pour diversifier les modes d’approvisionnement et exploiter la complémentarité des ressources disponibles sur le territoire.

Les données historiques montrent que ce déploiement coïncide avec une transformation importante de l’accès à l’énergie. En vingt ans, le raccordement électrique a progressé pour atteindre aujourd’hui près des trois quarts de la population kényane. Parallèlement, le choix de valoriser des ressources disponibles localement permet de réduire la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles importés, limitant ainsi l’exposition du système énergétique national aux fluctuations des prix des énergies fossiles sur les marchés mondiaux.

L’évaluation de cette transition gagne à être replacée au sein d’un système dont les besoins globaux se développent. L’AIErappelle ainsi que les émissions de CO2 liées à l’énergie au Kenya ont augmenté de 120 % depuis l’année 2000. Bien que le volume total reste minime à l’échelle internationale (18 millions de tonnes de CO2 en 2023), cette hausse factuelle indique que la mise en place d’un mix électrique majoritairement décarboné coexiste avec une augmentation générale de la consommation énergétique globale du pays.

Du site de production au consommateur : le défi technique de la distribution

Le développement des capacités de production met en relief un autre aspect de l’organisation énergétique : la logistique du transport de l’électricité. La concentration de capacités de production sur un site donné, comme à Olkaria, ne résout pas à elle seule la question de l’accès à l’énergie dans les zones rurales à faible densité démographique.

C’est dans ce cadre que la Rural Electrification Authority a mis en place le programme Last Mile Connectivity Project, dont l’orientation historique visait l’extension des lignes de distribution vers les foyers et les villages ruraux. Ce déploiement nécessite la construction d’infrastructures physiques de raccordement. Les investissements requis et les délais de réalisation de ces réseaux dépendent des contraintes géographiques à couvrir, indépendamment de la nature renouvelable de l’électricité acheminée.

L’étude de ce segment montre que la transition énergétique englobe des problématiques qui dépassent les seules technologies de production. L’adaptation des réseaux de distribution et la gestion des coûts d’infrastructure pour atteindre les usagers finaux représentent des composantes essentielles du déploiement des énergies renouvelables à l’échelle d’un territoire.

Une transition sectorielle liée aux ressources du territoire

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La trajectoire du Kenya met en évidence l’intérêt d’une approche adaptée aux spécificités géographiques. Le mix électrique mis en œuvre reflète les caractéristiques naturelles du pays : la vallée du Rift offre un accès direct à la géothermie, tandis que l’environnement local permet l’intégration de l’énergie hydraulique, éolienne et solaire. C’est cette correspondance entre les ressources disponibles et les choix techniques qui caractérise la structure du réseau.

La diminution enregistrée de 23 % de l’intensité énergétique de l’économie indique simplement qu’une baisse de l’énergie consommée par unité de PIB s’est opérée parallèlement au développement de l’activité. L’exemple kényan ne constitue pas un schéma standard directement reproductible, chaque territoire possédant ses propres caractéristiques géologiques et climatiques. Il illustre en revanche qu’un mix électrique intégrant une part majoritaire d’énergies renouvelables est réalisable lorsqu’il est conçu à partir des forces naturelles propres à une région.


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