Datacenters : comment la France alimente la déferlante de l’IA

L'intelligence artificielle a un coût bien physique : des bâtiments remplis de serveurs, qui réclament de l'électricité, de l'eau et du foncier. La France, qui mise sur son électricité décarbonée pour attirer ces géants du numérique, a fait du raccordement au réseau un argument de compétitivité. Pour tenir cette promesse, la Commission de régulation de l'énergie et RTE ont déployé en 2025 une procédure accélérée, baptisée "fast track", destinée à brancher en quelques années des sites capables d'engloutir autant d'électricité qu'une grande ville. Tour d'horizon d'un dossier devenu central pour la souveraineté numérique européenne.

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En résumé

  • La puissance électrique demandée par les datacenters en France atteint 28,6 GW, et RTE avait déjà réservé près de 18 GW de capacité en mai 2026, contre 5 GW fin 2024.
  • Pour les accueillir, RTE a lancé la procédure « fast track » : un raccordement accéléré au réseau très haute tension pour cinq sites capables d’absorber 700 MW à 1 GW chacun.
  • Le premier contrat a été signé en janvier 2026 avec Campus IA, à Fouju, pour une montée en puissance jusqu’à 1 400 MW.
  • Le vrai défi n’est pas la production, jugée suffisante par RTE, mais le tri des « projets fantômes », qui réservent de la capacité sans la consommer.
  • RTE projette une consommation des datacenters de 15 à 20 TWh en 2030, soit environ 3 % de l’électricité française, un niveau qui reste maîtrisable.

Une demande électrique qui change d’échelle

Le phénomène est récent mais brutal. Fin 2024, RTE recensait une quarantaine de projets de datacenters pour environ 5 GW. En mai 2026, le gestionnaire avait réservé près de 18 GW pour quelque 80 projets. La puissance totale recherchée par la filière atteint désormais 28,6 GW, dont une partie seulement fait déjà l’objet d’engagements fermes.

À ce stade, les datacenters consomment environ 10 TWh par an, soit près de 2 % de l’électricité française. C’est la trajectoire qui inquiète, pas le niveau actuel. La majorité des projets visent 100 à 200 MW, l’équivalent d’une ville comme Le Mans, et une dizaine de dossiers hors normes dépassent les 400 MW.

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La réponse de RTE : le raccordement « fast track »

Face à cet afflux, la procédure fast track permet un raccordement accéléré au réseau très haute tension de 400 kV pour les projets de forte puissance. Le principe : RTE présélectionne des sites propices, proches du réseau et disposant du foncier nécessaire, puis préréserve la capacité à la demande de l’État.

Issue du Sommet pour l’action sur l’IA de février 2025 et approuvée par la CRE au printemps suivant, la procédure a permis d’identifier cinq sites, deux en Île-de-France et trois dans les Hauts-de-France, chacun capable d’accueillir 700 MW à 1 GW en trois à quatre ans. Selon le rapport d’activité 2025 de la CRE, les industriels concernés bénéficient d’une réfaction de 30 % sur le coût des travaux d’extension, en contrepartie d’une part capacitaire reflétant les moyens mobilisés par RTE.

Campus IA, la première concrétisation

La démonstration est venue en janvier 2026 avec la signature du tout premier contrat fast track, entre RTE et Campus IA, pour un site à Fouju, en Seine-et-Marne. L’accord prévoit une montée en puissance par paliers : 240 MW dès fin 2027, puis 700 MW avant fin 2029, et jusqu’à 1 400 MW à terme.

Ce phasage illustre la logique du dispositif. Les acteurs s’engagent financièrement dès le départ et participent au financement de l’infrastructure, ce qui permet d’éviter les réservations spéculatives. Pour RTE, l’enjeu est clair : la France propose un délai et une puissance de raccordement compétitifs à l’échelle mondiale, là où les réseaux saturent ailleurs en Europe et aux États-Unis.

Choose France et la bataille de la souveraineté

Ce dossier dépasse la seule technique de réseau. Lors du sommet Choose France 2026, 93 milliards d’euros de promesses d’investissements étrangers ont été actées, en majorité dans le numérique. L’annonce la plus spectaculaire est venue de SoftBank, qui prévoit 45 milliards d’euros pour trois datacenters dans les Hauts-de-France d’ici 2031.

L’atout français tient en une phrase : une électricité largement décarbonée, abondante et bon marché, adossée à un réseau de transport performant. Dans la compétition mondiale, la capacité du réseau devient un facteur d’attractivité aussi décisif que la fiscalité ou le foncier.

Le vrai défi : trier les projets fantômes

Tout n’est pas qu’une affaire de capacité disponible. RTE constate que les datacenters raccordés ces deux à trois dernières années ne consomment en moyenne que 20 % de la puissance qu’ils ont demandée. Autrement dit, beaucoup de projets réservent de la capacité sans l’utiliser réellement, engorgeant les files d’attente au détriment des dossiers solides.

C’est pourquoi RTE veut abandonner la règle du « premier arrivé, premier servi » au profit d’une logique de maturité, le « premier prêt, premier servi », appréciée sur des critères concrets comme la sécurisation du foncier, les garanties financières ou les premières commandes d’équipements. Conformément à une délibération de la CRE de juillet 2025, RTE pourra prioriser dès juin 2026 les projets les plus avancés.

Faut-il s’inquiéter pour le réseau ?

C’est la question que tout le monde se pose, et la réponse de RTE est plus nuancée que les alertes ambiantes. Selon son Bilan prévisionnel 2025-2035, la consommation des datacenters atteindrait 15 à 20 TWh en 2030, environ 3 % de l’électricité française, puis 23 à 28 TWh en 2035. Une multiplication par trois de la consommation actuelle, mais qui reste modeste au regard d’une production nationale aujourd’hui excédentaire d’environ 20 %. Pour RTE, opposer l’industrie et le numérique n’a donc pas de sens : il y a de la place pour les deux.

Le bémol est ailleurs, plus local. La concentration géographique des centres de données, notamment en Île-de-France et dans les Hauts-de-France, accentue la concurrence pour l’électricité, l’eau de refroidissement et le foncier dans des zones parfois déjà tendues. C’est précisément le rôle des nouveaux outils, fast track et zones d’accueil mutualisées, que d’anticiper ces tensions territoire par territoire, plutôt que de les subir.

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La France joue une partie importante. Son réseau électrique décarboné est devenu un argument industriel de premier plan pour capter la vague de l’IA, et les outils réglementaires mis en place par la CRE et RTE en 2025 lui donnent une longueur d’avance. Reste à transformer l’essai : faire émerger les vrais projets, écarter les réservations fantômes et veiller à ce que la promesse électrique ne se heurte pas à la réalité de l’eau et du foncier. Les prochains mois, rythmés par les attributions de sites et la réforme des files d’attente, diront si la France tient son rang.

Source : Rapport de la CRE


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