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- L’Europe bat des records… mais pas ceux espérés
- Pourquoi le « gratuit » coûte si cher : la face cachée des renouvelables
- Industries en exil, data centers en stand-by : l’Europe perd sa compétitivité
- Le cas français : deux fois moins cher qu’en Allemagne grâce au nucléaire
- Entre optimisme et réalisme : que nous réserve l’avenir ?
Résumé :
- Succès environnemental, échec tarifaire : L’UE a réduit ses émissions de 30 % mais l’Allemagne paie son électricité 0,39 €/kWh, soit 8 fois plus que certains voisins
- Coûts cachés des renouvelables : Infrastructures, stockage, capacités redondantes et modernisation des réseaux pèsent lourd sur les factures malgré une énergie « gratuite »
- Industries sous pression : Les prix élevés provoquent délocalisations et fermetures d’usines en Allemagne et au Royaume-Uni
- La France tire son épingle du jeu : Grâce au nucléaire (~70 % du mix), elle maintient des prix plus compétitifs et devient exportatrice nette d’électricité
- Débat sur l’avenir : Les experts divergent sur la baisse future des coûts, entre optimisme technologique et réalisme économique
Depuis vingt ans, l’Europe s’est lancée dans une transition énergétique ambitieuse. L’objectif était clair : réduire massivement les émissions de CO₂ tout en garantissant une énergie abondante et bon marché grâce au solaire et à l’éolien.
Sur le plan environnemental, les résultats sont indéniables. La baisse de 30 % des émissions depuis 2005 surpasse largement les performances américaines (-17 % sur la même période). Mais ce succès cache une réalité économique plus complexe. Les prix de l’électricité ont flambé dans plusieurs pays, freinant la compétitivité industrielle et pesant sur le pouvoir d’achat des ménages.
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Solaire en France : ce qu’il apporte vraiment au système électrique
Comment expliquer ce paradoxe ? Pourquoi la France s’en sort-elle mieux que ses voisins ? Et surtout, cette situation est-elle temporaire ou structurelle ? Les réponses dessinent un tableau bien plus nuancé que les discours officiels ne le laissent entendre.
L’Europe bat des records… mais pas ceux espérés
Des écarts tarifaires spectaculaires
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En décembre 2025, l’Allemagne affiche un prix de 0,39 €/kWh pour les particuliers, selon les données de Selectra. L’Irlande (0,37 €/kWh) et le Danemark (0,37 €/kWh) complètent ce podium peu enviable.
Prix de l’électricité en Europe (décembre 2025)
| Pays | Prix €/kWh | Écart vs France |
| Allemagne | 0,39 € | +95% |
| Irlande | 0,37 € | +85% |
| Danemark | 0,37 € | +85% |
| France | 0,20 € | Référence |
| Bulgarie | 0,13 € | -35% |
| Hongrie | 0,11 € | -45% |
L’écart devient encore plus frappant à l’échelle mondiale. D’après l’Agence internationale de l’énergie, les prix industriels dans l’Union européenne représentent le double de ceux pratiqués aux États-Unis et dépassent de 50 % ceux observés en Chine.
L’industrie européenne en souffrance
Cette dérive tarifaire ne passe pas inaperçue auprès des industriels. Le chimiste britannique Ineos a annoncé en octobre la fermeture de deux usines dans l’ouest de l’Allemagne, citant explicitement les coûts énergétiques comme facteur déterminant. Exxon-Mobil, de son côté, a déclaré que son usine chimique écossaise cesserait ses activités et a menacé de quitter l’industrie chimique européenne.
La demande en électricité dans l’UE diminue depuis quinze ans. Les entreprises énergivores réduisent leur consommation ou, pire encore pour l’emploi local, délocalisent leurs activités. Parallèlement, la volatilité des prix s’est accrue au fur et à mesure de la montée en puissance des énergies intermittentes. Cette instabilité du marché de gros complique la planification à long terme.
Pourquoi le « gratuit » coûte si cher : la face cachée des renouvelables
Des infrastructures vieillissantes à rénover
L’argument semble imparable : le vent et le soleil sont des ressources gratuites et inépuisables. Pourtant, les factures ne cessent de grimper. Cette contradiction apparente s’explique par une série de coûts structurels que les discours politiques ont longtemps minimisés.
Exploiter ces énergies nécessite d’abord des infrastructures massives. Les infrastructures de transport et de distribution vieillissent dangereusement : environ 40 % des installations ont plus de 40 ans (certains tronçons datent même des années 1950). Pour remettre tout cela aux normes, la Commission européenne parle de 584 milliards d’euros d’ici 2030. Une facture colossale.
En France, le TURPE (tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité) a augmenté de 8 % en 2025 pour financer la maintenance intensive de lignes construites entre 1970 et 1990.
L’intermittence : un défi technique et financier
Mais le véritable défi réside dans l’intermittence. Contrairement aux centrales conventionnelles qui produisent à la demande, les parcs solaires et éoliens dépendent des conditions météorologiques.
Le cas du Royaume-Uni :
- Capacité installée : 120 gigawatts
- Demande réelle : ~60 gigawatts
- Redondance nécessaire : x2 pour compenser l’intermittence
Prenons l’exemple du parc éolien offshore de Seagreen, au large de l’Écosse. Ses 114 éoliennes en mer du Nord ont été déconnectées plus de 70 % du temps en 2024. Lorsque le vent souffle trop fort et risque d’endommager le réseau vieillissant, une centrale à gaz dans le sud de l’Angleterre prend le relais.
Coûts d’équilibrage au Royaume-Uni :
- 2024 : 2,7 milliards de livres sterling
- 2030 (prévision) : 8 milliards de livres sterling
Les rendements géographiques variables
La géographie est également déterminante. Les performances varient considérablement selon l’emplacement :
Taux d’utilisation des capacités installées
| Zone géographique | Éolien terrestre | Solaire |
| Allemagne/UK | ~20% | ~10% |
| Espagne/Portugal | ~25-30% | ~15-20% |
| France (Nord) | ~22% | ~11% |
| France (Sud) | ~24% | ~14% |
Un exemple concret : un développeur français qui installe 1000 panneaux solaires en Bretagne obtiendra environ 950 MWh par an, contre 1300 MWh pour la même installation dans le Var. Cette différence de près de 30 % se répercute directement sur la rentabilité et, in fine, sur les tarifs proposés aux consommateurs.
Industries en exil, data centers en stand-by : l’Europe perd sa compétitivité
Fermetures d’usines et pertes d’emplois
Derrière ces coûts cachés et ces équilibres comptables, ce sont des emplois et des territoires entiers qui vacillent. Les conséquences de cette flambée tarifaire vont bien au-delà des chiffres.
Cas emblématique : Huntsman (chimie)
- Il y a 20 ans : UK = site le plus compétitif au monde
- Aujourd’hui : effectifs réduits de 2 000 à 70 personnes (-97%)
- Cause : énergie mer du Nord bon marché → prix élevés actuels
Miguel Lopez, à la tête du géant industriel allemand Thyssenkrupp, résume : « Je n’ai vu aucun projet en faveur d’une électricité verte à coûts compétitifs en Europe centrale ».
Le secteur numérique bloqué
Le secteur numérique n’est pas épargné :
Moratoire data centers en Irlande
- Durée : jusqu’en 2028
- Raison : centres existants = 20% de l’électricité nationale
- Impact : blocage développement IA et cloud
À Francfort, carrefour Internet de l’Allemagne, le diagnostic est similaire. Jerome Evans, PDG d’un opérateur de centres de données, s’est vu répondre qu’il devrait attendre une décennie, jusqu’en 2035, pour disposer de l’énergie nécessaire à l’agrandissement de ses sites.
Cette situation pénalise directement le développement de l’intelligence artificielle et du cloud computing, secteurs gourmands en électricité stable et bon marché. Alors que les États-Unis et la Chine accélèrent leurs investissements dans ces technologies stratégiques, l’Europe risque de prendre un retard difficile à combler. Un paradoxe pour un continent qui se voulait pionnier de la transition écologique.
Le cas français : deux fois moins cher qu’en Allemagne grâce au nucléaire
L’avantage du mix nucléaire
Au milieu de ce tableau contrasté, la France tire son épingle du jeu. En décembre 2025, le prix du kilowattheure pour les particuliers s’établit à 0,20 €, soit 3 % en dessous de la moyenne européenne et presque deux fois moins cher qu’en Allemagne.
Les atouts du modèle français :
- Production stable : 70% d’électricité nucléaire bas-carbone
- Indépendance : moins sensible aux variations des marchés du gaz
- Pilotabilité : production ajustable en temps réel selon la demande
- Exportations : 89 TWh exportés en 2024 (= consommation annuelle de la Belgique)
Un modèle avec ses fragilités
Mais ce statut d’exportateur masque une fragilité : la France reste tributaire de la bonne santé de son parc nucléaire vieillissant. Les arrêts imprévus pour corrosion sous contrainte en 2022-2023 ont rappelé que cette indépendance énergétique demeure conditionnelle.
Évolution du cadre réglementaire
| Mécanisme | Période | Prix | Statut |
| ARENH | Jusqu’à fin 2025 | 42 €/MWh | En cours |
| Versement Nucléaire Universel | Dès 2026 | Variable | À venir |
Le modèle français ne repose pas sur un rejet des énergies renouvelables. Au contraire, leur part augmente progressivement dans le mix, notamment avec le développement du photovoltaïque et de l’éolien. Mais cette approche équilibrée entre nucléaire et renouvelables permet de limiter la volatilité tout en poursuivant la décarbonation.
Une convergence progressive vers la moyenne européenne
Pour autant, la France n’échappe pas complètement aux turbulences. Le prix du kilowattheure a augmenté de 86 % en dix ans, rejoignant progressivement la moyenne européenne. Cette convergence marque la fin d’un avantage historique que le pays avait su préserver pendant des décennies.
Entre optimisme et réalisme : que nous réserve l’avenir ?
La vision optimiste : des coûts qui vont baisser
Les experts ne s’accordent pas sur la trajectoire future des prix. Les optimistes, comme Jacob Kirkegaard, économiste au Peterson Institute for International Economics basé à Bruxelles, affirment que « les coûts énergétiques vont reculer considérablement » une fois le système européen d’énergies renouvelables pleinement opérationnel.
Arguments des optimistes :
- Une fois les infrastructures construites, le vent et le soleil ne coûtent rien
- Technologies de batteries en progrès rapide
- Prix élevés actuels = incitation massive à investir dans l’autoconsommation
- Boom du solaire attendu dans les prochaines années
La vision réaliste : des coûts structurellement élevés
Face à eux, d’autres voix plus sceptiques tempèrent cet optimisme. Gordon Hughes, professeur à l’université d’Édimbourg et ancien conseiller en énergie auprès de la Banque mondiale, estime qu' »il est très clair que le coût de la transition n’a jamais été reconnu ni pris en compte ».
Dieter Helm, professeur de politique économique à Oxford qui conseille les gouvernements britanniques, considère que les énergies renouvelables resteront plus coûteuses que les hydrocarbures car le système est globalement plus contraignant.
Contraintes structurelles :
- Rendements faibles au Nord (10-20% de capacité théorique)
- Besoin capacités redondantes permanentes
- Coûts stockage et équilibrage incompressibles
- Renouvellement infrastructures massif nécessaire
Des compromis pragmatiques émergent
Cette incertitude pousse certains acteurs à explorer des solutions pragmatiques de transition. Au Royaume-Uni, même des figures écologistes traditionnellement favorables aux renouvelables commencent à réviser leur position :
- Greg Jackson (Octopus Energy) : relancer l’exploration hydrocarbures mer du Nord
- Dale Vince (Ecotricity) : baisser les taxes sur projets gaz existants
- Tony Blair Institute : suspendre 5 ans la taxe carbone sur le gaz
Ces ajustements témoignent d’une prise de conscience : accélérer coûte que coûte n’est pas forcément la bonne stratégie si cela fragilise l’économie au point de rendre la transition politiquement insoutenable. La Commission européenne elle-même reconnaît que sans investissements massifs dans les réseaux et le stockage, la transition énergétique n’atteindra pas ses objectifs.
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La transition énergétique européenne révèle une équation complexe : décarboner sans désindustrialiser. Si la France tire son épingle du jeu grâce à un mix nucléaire et renouvelable équilibré, l’Europe dans son ensemble doit repenser son modèle. Entre investissements massifs dans les infrastructures, réformes fiscales et compromis pragmatiques, les solutions existent. Mais elles exigent une lucidité économique que le discours politique peine encore à assumer.
La transition sera verte, certes. Sera-t-elle aussi viable ?

